Interviews d'auteurs

INTERVIEW • Quelques questions à Laetitia Colombani

J’ai pu découvrir Laetitia Colombani avec son premier roman, La tresse, et j’ai été impressionnée par la qualité de ce texte et sa puissance. Je suis aujourd’hui honorée d’avoir pu réaliser un interview de cette auteur. Merci à elle pour son temps et ses réponses.

1 • La tresse est votre premier roman. Comment s’est passé le processus de publication, votre recherche d’un éditeur, le travail sur le texte, les traductions à venir ? Comment vivez-vous le fait de savoir que votre roman est lu par de nombreux lecteurs ? Avez-vous déjà pu rencontrer et échanger avec vos lecteurs ?
Mon travail sur « la Tresse », à partir de l’idée originale du livre, s’est étalé sur un an et demi. J’ai tout d’abord mené des recherches, puis me suis attelée à la rédaction d’une première version du manuscrit, en quatre mois. L’écrivain Hugo Boris, qui est un de mes amis (j’adapte en ce moment son premier roman « la Baiser dans la nuque » pour le cinéma) m’a proposé de me mettre en contact avec son éditrice chez Grasset, Juliette Joste. Elle a lu le manuscrit en un week-end et m’a appelée le lundi suivant. Le roman l’intéressait, mais nécessitait selon elle du travail. Guidée par ses remarques, j’ai entrepris une réécriture de plusieurs mois, qui a conduit au livre tel qu’il est aujourd’hui. Tout est allé très vite ensuite, puisque Juliette a choisi de sortir le roman au mois de mai (j’ai terminé de l’écrire à Noël). Savoir qu’il est déjà vendu dans de nombreux pays du monde dépasse toutes mes espérances. Je reçois chaque jour des témoignages de lecteurs et lectrices qui me disent combien le roman les a touchés. C’est magique. Il y a sans doute une part de mystère dans tout ça…

2 • Vous avez choisi d’écrire un roman choral où trois voix se superposent : celles de Smita, Giulia et Sarah. Rien ne semble les rapprocher, et pourtant … elles vont être liées de plus d’une manière. Elles vivent à trois endroits opposés de la planète. Ces trois femmes et les lieux où elles se trouvent se sont-ils imposés d’eux-mêmes ?
L’Inde était une évidence en raison du sujet – que je ne veux pas dévoiler pour ceux qui n’ont pas lu le livre. C’était le point de départ de mon histoire. La Sicile s’est imposée lorsque j’ai découvert qu’il existait là-bas l’un des derniers ateliers artisanaux de traitement des cheveux en Europe. Je me suis inspirée de cet élément pour ancrer cette part du récit dans une société patriarcale traditionnaliste. Enfin, le dernier personnage féminin devait appartenir à un pays occidental, où est prônée l’égalité sociale entre les hommes et les femmes – ce qui cache évidemment de grandes inégalités. La France me semblait trop proche géographiquement de la Sicile, et je tenais à ce que l’histoire se déroule sur trois continents. J’ai pensé que le Canada, et particulièrement la ville de Montréal, à mi-chemin entre la civilisation européenne et américaine, était le décor approprié pour dresser le portrait de cette femme écartelée entre ses aspirations de mère et son métier d’avocate.

3 • Vous réussissez à rendre ces trois personnages extrêmement proches de nous alors même que leurs vies sont à des années lumières des nôtres. L’une d’entre elles marque cependant un peu plus que les autres : Smita. Sans doute parce qu’elle vit l’intolérable et que cela nous touche d’une façon particulière et violente. Le statut des Intouchables est souvent méconnu, et on sent un véritable engagement dans votre livre, un désir de dénoncer leur situation, d’exprimer leur courage, leurs combats et leurs souffrances. Comment avez-vous procédé pour tenter de représenter au plus juste la vie des Intouchables ?
Je suis moi-même allée en Inde il y a quelques années, pour les besoins d’un film, et ai eu l’opportunité de rencontrer là-bas une femme du nom de Smita – j’ai tenu à lui rendre hommage en donnant son prénom à mon personnage – qui m’a marquée. J’ai passé huit jours avec elle, et nous avons beaucoup parlé. De retour en France, j’ai eu envie d’en savoir plus sur la condition des femmes là-bas, en particulier celle des femmes intouchables. Elles sont tout en bas de l’échelle humaine telle que la définissent les castes et la religion hindouiste. Naître fille en Inde est une malédiction.

4 • Il ne fait aucun doute que La tresse peut être considéré comme un roman féministe car il donne la voix aux femmes et il met en lumière les difficultés que traversent les femmes dans nos sociétés actuelles, que ce soit dans leur vie privée ou professionnelle. Vous dénoncez notamment une forme de violence souvent peu visible : les discriminations au travail. Sarah en est le parfait exemple en tentant de dissimuler sa vie familiale puis ses problèmes personnels pour ne pas que sa réputation professionnelle en souffre. Parce qu’elle veut réussir et que lorsque l’on est une femme, on est plus vulnérable parfois. Vous considérez-vous vous-même comme féministe ? Avez-vous eu l’intention de dénoncer des situations actuelles par le biais de votre roman ?
Je suis une féministe dans le sens où je me sens proche des femmes, et suis de leur côté. Pour moi, cette notion n’implique pas d’agressivité, ni de guerre des sexes. Il y a des hommes qui aiment les femmes, les soutiennent et se battent pour elles. J’ai voulu peindre l’un de ceux-là dans le livre, à travers le personnage de Kamal, l’homme sikh que rencontre Giulia. Le livre est pour moi une façon de dresser un état des lieux, évidemment non exhaustif, de la condition des femmes dans le monde. Par ce roman, je veux rendre hommage à leur courage, et porter leurs voix.

5 • Le lien entre ces trois femmes, au-delà de leur force de caractère et des épreuves parfois terribles qu’elles traversent et desquelles elles se relèvent plus fortes, est représenté par des mèches de cheveux. La symbolique du roman est très forte en cela : des vies peuvent-être liées, s’entraider, sans jamais le savoir. On ignore souvent tout de ce commerce des cheveux et de leur provenance. Comment avez-vous été amenée à vous intéresser à cela ? Avez-vous réalisé beaucoup de recherches pour écrire à ce sujet ?
J’avais entendu parler de ce commerce des cheveux il y a dix ans, à l’occasion d’un documentaire que j’avais vu sur le sujet. Lorsqu’il y a deux ans, une de mes plus proches amies est tombée malade d’un cancer du sein, et m’a demandé de l’accompagner choisir sa perruque, cette idée m’a frappée : les cheveux qu’elle portait avaient voyagé, ils avaient accompli une incroyable odyssée. Je me suis dit qu’il y avait là un sujet fort.

6 • Après la lecture de La tresse, on a une terrible envie de continuer à vous lire, dans de prochains romans. Parce que vous avez un talent indéniable pour l’écriture. Avez-vous pour projet de continuer à écrire ? Avez-vous des thèmes qui vous tiennent particulièrement à cœur et que nous risquons de découvrir ou de retrouver dans vos prochains récits ?
« La Tresse » est mon premier roman, mais cela fait vingt ans que j’écris. Je suis à la base scénariste et cinéaste, et ai développé plusieurs scénarii pour le grand écran. Avant cela, à l’adolescence, je me consacrais à l’écriture poétique, j’aimais les vers, les rimes, la musique des mots. Cette envie d’écrire un roman, je la portais en moi depuis longtemps. La « rencontre » avec ce sujet des cheveux dont on a parlé plus haut a été un déclencheur. J’ai adoré la liberté que l’écriture romanesque permet. Et j’ai très envie de continuer ! Je n’en ai pas fini avec la condition des femmes, et souhaite m’atteler à de nouveaux projets dans lesquels je continuerai à explorer ce thème.

7 • Pour finir et parce que l’on suppose toujours que les auteurs lisent beaucoup, pouvez-vous nous dévoiler les derniers coups de cœur littéraires que vous avez eus ? Egalement, quels sont les auteurs et les livres qui ont marqué votre vie ?
Comme beaucoup de monde, j’ai lu et aimé la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Et mon gros coup de cœur de l’automne dernier est « Police », le roman d’Hugo Boris qui dépeint le quotidien de trois flics, deux hommes et une femme, de ceux qu’on voit rarement à l’écran, la police de proximité que l’on contacte en appelant le 17. Ce sont trois portraits intenses, pleins d’humanité. Si je dois citer les livres qui ont marqué ma vie, il y a « l’amant » de Duras que j’ai découvert à quinze ans – la musique des mots de Duras m’envoute comme nulle autre. Et le chef d’œuvre de Mickael Cunningham « Les heures », qui est mon livre de chevet… une pure merveille.

Un grand merci à Laetitia pour le temps qu’elle m’a accordé.

Publicités

4 réflexions au sujet de « INTERVIEW • Quelques questions à Laetitia Colombani »

  1. J’ai été passionnée par cette interview, tu as eu de la chance de pouvoir poser des questions à cette auteure de talent. Comme beaucoup, j’ai été marquée par « La Tresse » et cela m’a intéressé d’en apprendre plus sur la genèse de ce beau roman. Merci à toi pour cet article!

  2. Magnifique interview et bravo pour tes questions très pertinentes ! Je suis en train de lire ce livre et j’avoue être captivée ! J’ai tendance à lire plusieurs livres en même temps et c’est une des rares fois où je n’ai pas ce « besoin ». J’espère savourer cette lecture jusqu’au bout. Bises

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s