Contemporain

Des hommes couleur de ciel • Anaïs LLobet

Pour son deuxième roman, Anaïs LLobet est publiée aux éditions de l’Observatoire, une maison d’édition qui m’intéresse beaucoup depuis que j’ai lu l’un de ses premiers titres : Ces rêves qu’on piétine. Si j’ai choisi de m’offrir Des hommes couleur de ciel, publié pour la rentrée littéraire de janvier, c’est parce que j’avais lu à l’été 2016 le premier roman de cette auteur, Les mains lâchées, que j’avais beaucoup aimé. J’étais donc ravie de pouvoir la retrouver avec ce nouvel ouvrage.

Résumé …

Dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases : stigal basakh vol stag, un « homme couleur de ciel ». Réfugié à La Haye, le jeune Tchétchène se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et ose embrasser des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule sa nouvelle vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette. Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à l’impensable, au pire, qui advient dans son ancien lycée. La police est formelle : le terrible attentat a été commis par un lycéen tchétchène. Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failles et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration.

Mon avis …

J’avais senti à la lecture de son premier roman qu’Anaïs LLobet était une auteur à suivre de près. Parce qu’il y a des premiers romans comme cela, qui nous font percevoir un grand talent, encore à ses frémissements, qui s’épanouira sans aucun doute dans l’avenir. Ce deuxième roman est à l’image de mes espoirs. Il est complexe, profond, actuel, intelligent, fort, très, très fort. Je l’ai lu avec une grande intensité et la gorge nouée. Car le sujet est loin d’être gai, puisqu’elle imagine un attentat commis par un jeune homme d’origine tchétchène dans son lycée à La Haye. Elle raconte comment des bombes ont été posées, lors de la pause déjeuner, par cet étudiant dans la cantine de son école.

Comme à chaque fois que je lis un roman sur les attentats, j’ai cette sensation de « déjà-vu » terrible dans les émotions décrites, dans les scènes racontées, dans les réactions des personnages. On ne s’habitue jamais à voir la mort frapper dans son pays, a priori en paix, et toucher des innocents, dans leur quotidien le plus banal. On imagine toujours que la guerre et la violence se déroulent ailleurs, qu’on en est préservé, et cela est toujours un choc de réaliser que nous nous sommes trompés. Loin de se contenter d’écrire sur les attentats et leurs conséquences, Anaïs LLobet s’interroge sur d’autres sujets, tels que l’identité, les origines, l’intégration, l’orientation sexuelle, l’oppression, la culture et la religion. C’est à ce point-là que son roman est complexe et qu’il est réussi. Jamais elle ne nous perd dans ses sujets, ni n’oublie son intrigue principale. Elle parsème juste le récit de multitudes de questionnements pour tenter de nous faire réfléchir sur l’ambiguïté de nos convictions.

Car dans ce roman, il y a de nombreux personnages, liés par un seul et même aspect : ils sont tchétchènes, réfugiés à La Haye, et cachent bien souvent leurs origines, changent de prénom et s’inventent un passé différent. Parce qu’il est compliqué d’arriver dans un nouveau pays et d’emporter avec soi son bagage culturel, religieux et ce que représente son pays, il est parfois plus sûr de mentir, pour être accepté. C’est le cas de Oumar, un jeune homme homosexuel qui se fait appeler Adam pour pouvoir vivre comme il l’entend, et aimer qui il le souhaite. C’est le cas aussi d’Alissa, une professeur de russe qui dit être de Russie et cache sa religion et son origine tchétchène. C’est l’histoire de tous ces êtres qui se déplacent, et qui doivent renier une partie d’eux-mêmes pour échapper aux insultes, aux regards, aux mots violents, qui disent toute la haine envers leur pays, envers ce qu’ils sont. Ils font face à l’ignorance humaine, qui préfère haïr plutôt que de comprendre, qui préfère rejeter l’autre plutôt que de lui tendre la main.

J’ai été touchée tant par Alissa que par Oumar. Elle cherche à s’intégrer coûte que coûte, quitte à cacher certains aspects de sa vie, quitte à se réinventer complètement, à mélanger la personne qu’elle souhaite devenir avec son passé. Et pourtant, quels que soient ses efforts, un jour où l’autre, elle sentira qu’elle est une étrangère. Qu’elle ne fait que semblant d’être comme eux. Oumar, quant à lui, sait qu’il vit en sursis. Que son homosexualité ne peut être connue, sans quoi il sera condamné à mort par sa famille, son pays, ses amis. Son bonheur ne peut être qu’éphémère puisqu’il n’est pas libre d’être ce qu’il est. C’est un roman qui raconte l’immigration et les destins différents, les chemins qui ne sont pas tout tracés, parfois vraiment terribles, souvent tourmentés, essayant de trouver leur place. J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre que j’ai trouvé très intéressant et utile. Je crois qu’il dit beaucoup sur le contexte politique et géopolitique actuelle, sur le repli sur soi, sur les tensions qui règnent aujourd’hui dans le monde. On termine ce livre les larmes aux yeux, avec l’envie de crier à l’injustice. Avec la difficulté de réaliser que cette histoire est tristement inspirée de ce qu’est l’état du monde aujourd’hui. Ne reste plus qu’à espérer que cette histoire ait, le plus vite possible, un goût de dépassé, pour que des vies ne soient plus gâchées inutilement.

Pour résumer …

L’exil, une lutte de chaque instant pour être accepté, être « intégré », changer d’identité pour en épouser une nouvelle. Ce roman décrit plusieurs destins, tragiques, complexes, douloureux, et cet impossible oubli de celui ou celle que nous sommes vraiment.

Ma note : ★★★★★★
(18/20)

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4 réflexions au sujet de « Des hommes couleur de ciel • Anaïs LLobet »

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